INTERVIEW : l’esport selon Matthew Edwards, Community & Esports Managers chez Capcom

Comme on scrute assez souvent l’horizon esport avec notamment le suivi des rééquilibrages et des diverses compétitions, il était intéressant de découvrir la vision de Capcom dans ce domaine.

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En 2012 la licence Street Fighter avait soufflé sa 25ème bougie. Ce fut également l’occasion pour Capcom, déjà précurseur dans le genre grâce à Street Fighter 2, de créer son propre circuit esport. Ce pari risqué et novateur a donné par la suite le Capcom Pro Tour ainsi que ses finales Capcom Cup que l’on connait très bien.
La volonté de l’éditeur était en partie d’optimiser l’émulsion autour de ses jeux de combat. Surtout calé afin de promouvoir les sorties récentes, surfer sur la tendance esport et faire comme les grands Riot, Blizzard ou Valve était aussi dans le cahier des charges. Fort de son succès, le Capcom Pro Tour est désormais ancré dans le paysage « Fighting Game » depuis maintenant près de 6 ans et ne cesse de croître en popularité.

Pour assurer une courbe en constante évolution, il a fallu créer une section esport au sein de l’éditeur Capcom. L’organigramme est simple, la branche esport est divisée en 4 régions : l’Asie, l’Amérique du Nord, l’Amérique Latine ainsi que l’Europe et chacune d’entre elle possède son ou ses professionnel(s) chargés de les chapeauter.

Comme vous le savez, du coté de VSFTV.com on scrute assez souvent l’horizon esport avec notamment le suivi des rééquilibrages ou des diverses compétitions, et il était intéressant de découvrir la vision de Capcom dans ce domaine. Pour cela c’est auprès de Matthew Edwards, esport & community manager au sein de la branche européenne de l’éditeur, que nous avons pris le temps de poser nos questions.

Ancien journaliste jeux vidéo, ce dernier a rejoint depuis novembre 2014 les rangs de la maison Capcom Europe. Il est aujourd’hui le relais entre Capcom et les fans. En somme Il est capable de communiquer ce que l’éditeur veut dire aux joueurs et inversement.

Matthew Edwards © Anis Hachemi

Matthew Edwards © Anis Kx Hachemi

Anis Kx Hachemi : Bonjour Matthew, merci de prendre le temps de répondre à nos questions. Avant de rentrer dans le vif du sujet, pourrais-tu te décrire en quelques mots ? Comment en es-tu arrivé là et pourquoi pas quels sont les jeux auxquels tu joues ?
Matthew Edwards : Je m’appelle Matthew Edwards, je suis Community et esport Manager au sein de Capcom. J’ai commencé par être journaliste jeux vidéo pour notamment le site Eurogamer et les revues GamesTM, Nintendo Magazine etc.

J’ai toujours été un grand fan des licences Capcom comme Street Fighter, Devil May Cry et Monster Hunter. Puis un jour le poste de Community Manager était vacant, j’ai tenté ma chance et j’ai eu le job. C’est comme si un rêve devenait réalité, c’est à dire travailler dans l’une des entreprises que j’apprécie le plus et qui réalise mes jeux favoris. Aujourd’hui je chapote aussi la branche esport en aidant à l’organisation du Capcom Pro Tour à travers l’Europe, l’Afrique, l’Australie, la Nouvelle-Zélande et le Moyen-Orient.

En ce moment je joue principalement à Street Fighter V Arcade Edition mais il m’arrive de sortir ma Nintendo Switch pour la collection Street Fighter 30ème anniversaire et Hollow Knight. J’apprécie beaucoup ce dernier pour son ambiance à la Dark Soul. C’est vrai que je suis plutôt fan des productions japonaises.

Avais-tu imaginé un jour devenir le Community Manager puis être à la gestion esport au sein de Capcom ?
M.H. : Honnêtement non. J’ai fais des études de journalisme et je m’attendais à plutôt finir pigiste ou à participer à la vie d’un site web ou magazine de jeux vidéos. Devenir Community Manager puis esport Manager pour Capcom est quelque chose que je n’avais pas anticipé, que je ne m’étais pas projeté de faire lorsque j’étais à l’université. Je n’étais pas très au courant de l’existence d’une communauté des jeux de combat. Street Fighter 4 est sorti après avoir été diplômé de l’université. Je m’y suis intéressé quand le jeu a pris encore plus de popularité et lorsque le Capcom Pro Tour était devenu un fil conducteur. J’y ai par la suite découvert les différentes communautés avec qui je pouvais collaborer dans cette branche esport des jeux de combat.

Je suis content que cette opportunité se soit présentée d’elle-même. Je suis vraiment content d’être là mais c’est le genre de chemin que je ne me serais jamais offert à l’époque.

Comment se porte la communauté des jeux de combat dans ton pays, en Angleterre ?
M.H. : J’habite en Angleterre et plus précisément à Londres. Depuis la sortie de Street Fighter V de nombreuses opportunités ont vu le jour dans le pays mais pas seulement, en Europe aussi. Il y a depuis la Gfinity qui est un événement très populaire et retransmis à la télé, une grande partie des joueurs anglais s’y voient sponsorisés pour y participer et se débrouillent plutôt bien.
J’organise aussi de mon coté les sessions Winner Stays On, des rendez-vous hebdomadaires dans les locaux anglais de Capcom. Le tout est retransmis en direct sur internet et présenté par Logan Sama qui d’ailleurs commente d’autres tournois avec F-Word, présent depuis des années. C’est une belle opportunité pour montrer que la scène anglaise est active. Ceci a eu impact positif et attire désormais les joueurs des alentours. Ceux provenant du Royaume-Uni comme la ville de Manchester, l’Ecosse et j’en passe.

La présence anglaise au sein du Capcom Pro Tour ne cesse de grandir. Notre représentant Problem X est le meilleur joueur en Europe et avait bien défendu son titre à l’EGX en 2017 en s’imposant face au japonais Gachikun en Grande Finale. De plus, il est l’actuel champion de l’EVO 2018. Tout cela a crée de nouvelles opportunités. Les plus éloquentes sont les nouveaux sponsors prêts à investir sur les joueurs de Street Fighter V. Pour ce cas précis l’Angleterre n’est pas la seule concernée, mais toute l’Europe.

La communauté internationale des jeux de combat © Anis Hachemi

La communauté internationale des jeux de combat © Anis Kx Hachemi

De ton point de vue comment les gens peuvent-ils découvrir la scène des jeux de combat ?
M.H. : Il y a pour commencer la plateforme Twitch, leader dans la retransmission en direct de jeux vidéo. Street Fighter V y est placé régulièrement dans le top 10 des jeux esports les plus regardés. Ceci laisse le champ à une belle marge de découverte. Il y a aussi des influenceurs anglophones très actifs comme Maximillian qui possède presque 1.5 million d’abonnés YouTube et Twitch réunis. Nous pouvons compter sur les comptes YouTube Vesper Arcade et Frame Advantage qui pour ce dernier sollicite Tyrant et Packz, deux membres actifs de la communauté anglaise des jeux de combat.

Il y a de quoi faire et à cela il faut aussi bien sûr rajouter le Capcom Pro Tour, la ELEAGUE, Gfinity et tous les types de tournois propices à la mise en avant de tous les jeux de combat, pas seulement Street Fighter. Le but étant d’agrandir la communauté des jeux de combat. Avec la médiatisation et reconnaissance de l’EVO, ce rendez-vous est l’exemple parfait. Il suffit de regarder le nombre soudain d’inscriptions et de spectateurs à l’édition 2018 pour comprendre assez facilement la recognition de la marque Street Fighter. Les gens savent ce qu’est Street Fighter de nos jours et l’émulsion autour du jeu ne cesse de grandir donnant pour le coup un impact positif.

Qu’est ce que l’esport pour toi ?
M.E : J’ai grandi en jouant à tout un tas de jeux multijoueurs. Alors gamin j’avais des jeux comme Micro Machines sur Megadrive ou Mario Kart et Golden Eye sur Nintendo 64. J’ai toujours aimé le jeu en multijoueur, mais pour moi l’esport est une façon de propulser cet esprit du jeu à plusieurs vers un plus grand nombre de personne. Il ne s’agit plus seulement des joueurs, mais aussi de ce qui les entoure et là on parle de centaine de millier de personnes qui peuvent potentiellement être spectateurs ou rivaux.

On est désormais loin de l’époque où l’on jouait en petit comité chez soi et pour le fun. Aujourd’hui il est possible de faire carrière, remporter de grandes sommes d’argent, s’illustrer en direct et j’en passe. Pour moi l’esport récupère le simple esprit multijoueur pour le transformer en tout un tas d’opportunités.

En tant qu’organisateur de tournoi et avec l’esport devenu aujourd’hui un standard, est-ce plus facile de réaliser une compétition de nos jours ? Et quelles sont les difficultés rencontrées afin d’être différent des autres tournois ?
M.H. : Selon moi il s’agit non pas de créer un tournoi mais plutôt une communauté qui n’existait pas auparavant. Les grands rendez-vous dans lesquels Street Fighter fait partie aujourd’hui ont participé au fil des années à la croissance de leur communauté respective.
Ces communautés ont suivi et à leur tour grâce à leur fidélité ont permis aux organisateurs d’offrir des événements de plus grande ampleur. Le CEO, l’EVO, le Combo Breaker, l’EGX ou le Stunfest sont de parfaits exemples car avant d’être les rendez-vous XXL d’aujourd’hui ce fût de petits tournois locaux. Il est question avant tout de faire grandir sa communauté locale avant de transformer tout cela en tournoi.

Street Fighter V © Capcom

Street Fighter V © Capcom

Les jeux de combat sont-ils amenés à être aussi populaires que League of Legends, Rocket League ou Fortnite ?
M.H. : Je pense que les jeux de combat sont restés populaires. Ce qui les différencie des autres titres esports du type Moba ou FPS est cette dynamique de jeu en équipe. Cela peut s’apparenter aux autres sports tels le football, le baseball ou le football américain qui réunissent des milliers de spectateurs à chaque événement et mettent l’accent sur la starification.
Il faut être honnête, les jeux esport individuels ne sont pas aussi populaires et n’empiètent clairement pas sur les plates-bandes des jeux par équipe. C’est comme avoir du tennis et du football. C’est finalement dans un environnement plutôt sain que coexistent ces deux types de jeux esport.

Que faut-il faire pour rendre les jeux de combat aussi populaire ?
M.H. : Il te faut juste trouver un jeu de combat en un contre un, creuser dans la dynamique de jeu en équipe et avoir des rosters de joueurs sponsorisés. Comme ce qu’il peut se voir à travers la Gfinity mais y faire suffisamment de modifications afin d’établir un genre de Pro Tour. En gros créer quelque chose qui complète la discipline individuelle des jeux de combat. C’est un sujet que Capcom avait auparavant évoqué en interne, comment créer une dynamique de jeu en équipe avec Street Fighter et donc se rapprocher encore plus de ce qu’est l’esport.

Note : Capcom a profité du Tokyo Game Show pour annoncer à la fois la sortie arcade de Street Fighter V mais aussi la Street Fighter League. Il s’agit d’une compétition par équipe de trois joueurs et impliquant six équipes professionnelles.

Comment tu vois l’évolution des jeux de combat, de sa branche esport ?
M.H. : Comme je l’ai dis précédemment, le format un contre un est en bonne voie, il évolue bien. Surtout lorsque tu constate le nombre à la fois de spectateurs et de personnes qui s’entraînent pour la Capcom Cup et l’EVO.

Cependant, j’aimerai voir plus de sponsors attirés par les tournois. Soit en investissant dans les compétitions, soit par l’affichage des marques ou en prenant sous leur aile des joueurs. Il serait bien de voir d’autres écuries se créer et mettre beaucoup plus l’accent sur la rivalité entre les joueurs ou les équipes. Ne pas oublier de promouvoir les événements internationaux et ne pas rester cantonner à une seule région. Donc créer une dynamique gravitant autour des rivalités et le tout porté par la communauté (FGC) amènera l’esport des jeux de combat à un tout autre niveau. C’est pour moi la prochaine étape logique et c’est ce sur quoi nous discutons actuellement en interne.

Assurer un live demande l’expertise de professionnels © Anis Hachemi

Assurer un live demande l’expertise de professionnels © Anis Kx Hachemi

L’esport et le sport sont étroitement liés et ont amené à la création de nouveaux types d’emplois. Qu’avais-tu besoin auparavant pour l’élaboration du Capcom Pro Tour et qu’auras-tu besoin dans le futur ?
M.H. : C’est une question assez technique je dois dire. Mais il est nécessaire de faire appel à des équipes de production, des commentateurs et organisateurs de tournois afin de rendre le Capcom Pro Tour possible. Pour qu’il puisse suivre son cours et rester légitime il doit continuer à être bien gérer. Ceci amène à la négociation de contrats comme nous avions pu le faire avec la ELEAGUE, Topanga et la GFinity ou à autoriser l’exploitation du Capcom Pro Tour. Tout comme Street Fighter, le Capcom Pro Tour est devenu une marque à part entière. Il faut donc des personnes compétentes pour entretenir la marque et optimiser le merchandising.

Il y a donc tout un tas d’emplois créés et au fur et à mesure que cette entreprise se développe il faudra encore plus de monde. C’est-à-dire des personnes pour gérer d’éventuels points de vente, d’autres pour gérer de nouvelles étapes Capcom Pro Tour et j’en passe. La taille de la zone d’exploitation joue aussi un rôle. Je suis seul à gérer l’Europe, par contre ils sont environ quatre à s’occuper de la section esport aux États-Unis.
Donc lorsque l’on voit le nombre de spectateurs, d’événements sur Street Fighter, le nombre d’entreprises intéressées par l’organisation de leur propre tournoi sur le jeu et voir le tout évoluer, cela demande à faire appelle à plus de monde que vous ne le pensez pour gérer tout ça.

Qu’est ce que ces emplois sus-cités ont apporté à tes activités et que t’ont-ils apportés sur le plan personnel ?
M.H. : L’une des sujets que j’adore aborder pendant des heures avec les autres membres de chez Capcom en charge du Capcom Pro Tour est un hypothétique retour des émissions Capcom Pro Talk. Certes son présentateur Mike Ross est parti depuis maintenant un moment mais ce concept était vraiment unique et n’existe plus. Avoir un Talk Show dédié aux jeux de combat et plus particulièrement avec les licences Street Fighter en toile de fond.

Ce qui nous amène donc à régulièrement en parler et à se dire que ce serait vraiment cool de trouver du budget afin de revoir cette émission ne serait-ce qu’une ou deux fois par mois. Si nous y arrivons un jour, ce Capcom Pro Talk serait beaucoup plus centré sur le Capcom Pro Tour. De plus cela demandera potentiellement la création d’avenants sur les contrats déjà existant au sein de l’entreprise afin de regrouper les profils qualifiés pour le bon fonctionnement du show. Des portes s’ouvriront aussi pour de nouvelles personnes compétentes au sein de la communauté. Et enfin, il faudrait tourner ça dans les bureaux de Capcom et non plus de Twitch. Cela ferait du bien à tous de profiter de ce format. C’est la prochaine étape que j’ai en tête en termes de projet autour du Capcom Pro Tour.

Note : ce mardi 25 septembre a eu lieu la première de Capcom Connect, l’émission hebdomadaire remplaçant le Capcom Pro Talk.

Quelles sont les différences entre la période pré-esport et aujourd’hui ?
M.H. : Selon moi, la plus grande différence entre ces deux époques est l’argent. Les récompenses pour les vainqueurs des plus grands tournois de l’époque étaient ridicules par rapport à aujourd’hui. Cela a amené les jeux de combat à ne plus être de nos jours juste un passe-temps mais aussi une profession.

Il est maintenant possible de toucher un salaire à plein-temps grâce à son talent et de remporter encore plus via les sommes d’argent attribuées aux vainqueurs. Les choses ont changé, autrefois il était impossible de s’imaginer une entreprise comme Red Bull y mettre son grain de sel et créer le Red Bull Kumite. Il aurait été impossible de le faire auparavant. Mais cette même entreprise a pu voir ce qu’est la communauté des jeux de combat et le nombre de spectateurs attirés à travers des plateformes comme Twitch, YouTube, Facebook etc. Le potentiel était finalement bien là. La différence avec le passé est qu’il n’y avait aucune opportunité et désormais il y en a tellement.

De quoi avons-nous besoin aujourd’hui pour voir cet esport grandir encore plus ?
M.H. : Je suis vraiment content du rythme sur lequel évolue la communauté des jeux de combat et Street Fighter. Je ne suis pas sûr qu’il y ait quelque chose de spécifique à faire pour l’accélérer. Je pense qu’il faut juste continuer à soutenir la communauté vraiment investie dans Street Fighter et les autres jeux de combat. Lui offrir également plus d’opportunités comme la Gfinity, la ELEAGUE, le Capcom Pro Tour et les influenceurs dans la création de leur contenu. Je pense que de la part de Capcom il faut juste soutenir ce qui existe déjà afin de créer de nouvelles opportunités.

Que t’a apporté l’esport ?
M.H. : De ma perspective, avant de travailler pour Capcom je jouais avec mon petit groupe de joueurs. Je ne cherchais pas à m’investir dans la communauté anglaise des jeux de combat, l’esport, Street Fighter ou plus.
Personnellement, l’esport m’a permis de me rapprocher de tout ça et partager une même passion avec d’autres. J’ai découvert ce niveau de camaraderie dans lequel on parle du jeu et de tout ce qui l’entoure. Comme comprendre pourquoi un combo est meilleur qu’un autre, les aspects des match-ups, parler du dernier Capcom Pro Tour après chaque week-end etc.

Ceci ne serait pas forcément arrivé avant de travailler pour Capcom ou d’être investi comme je le suis aujourd’hui au sein de la communauté des jeux de combat. Je suis conscient de la valeur de tout ça. Et puis faire partie de cette communauté et également participer à ton interview font qu’aujourd’hui je prends un réel plaisir à travailler. Et je continuerai à le faire aussi longtemps que possible.

Vous pouvez suivre l’actualité de Matthew Edwards sur Twitter.

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